lundi 10 août 2015

Les difficultés de l'Ukraine

Billet rédigé par Dominique Jonkers, traducteur financier, www.jonkersandpartners.com. D'autres billets disponibles ici.

Une nouvelle crise de la dette se prépare-t-elle ? Le Figaro évoque les difficultés de l’Ukraine, avec ces mots :

« Si un accord n'est pas trouvé cette semaine(1), l'Ukraine sera ‘forcée’ de recourir à des ‘options alternatives’(2) pour garder(3) sa dette dans les limites exigées par le Fonds monétaire international (FMI), son bailleur(4) clé(5), a prévenu(6) le ministère ukrainien des Finances, évoquant des «restrictions(7) légales(8) et temporelles» pesant(9) sur les pourparlers. » (51 mots)

Avez-vous, comme moi, compté le nombre de formes verbales dans cette phrase ? Est trouvé, sera forcée, recourir, garder, a prévenu, évoquant, pesant. Sept verbes, sept idées : c’est évidemment trop.

1. Remplacer une proposition par un complément allège la phrase et nous débarrasse d’un verbe. C’est encore plus utile si le verbe est inutilement conjugué à la voix passive.

2. Cette traduction littérale de l’original cité (« implement alternative options ») n’a pas de sens. Franchement, je serais bien en peine de vous dire ce qu’est une « option alternative »…
L’Académie définit l’adjectif « alternatif » comme suit : « qui se produit selon une alternance » ou « qui a lieu régulièrement dans un sens puis dans l’autre » (cf. stationnement alternatif, mouvement alternatif de la marée, présidence alternative) ou encore « qui présente un choix entre deux possibilités dont l’une exclut l’autre ».

3. L’expression « garder sa dette dans les limites » est une circonlocution, et c’est surtout un choix de vocabulaire inhabituel. « Garder sa dette » ? « Garder dans les limites » ? Surprenant.

4. Ne pas confondre bailleur et bailleur de fonds. Le premier donne à bail, le second fournit de l’argent, comme prêteur ou comme commanditaire. Rien à voir !

5. Ôtez de ma vue cette « clé » que je ne saurais voir. Le « Traducteur averti » consacre 6 pleines pages à la traduction du mot « key », ne me dites pas qu’il n’y a pas mieux que "clé".

6. Quelle confusion ! Le journaliste présente la proposition initiale comme un commentaire. Ce n’est qu’au prix d’un effort de déduction que l’on comprend son intention réelle : c’était du discours indirect, et « le ministère ukrainien des Finances », malgré les apparences, n’est pas COD mais bien sujet (inversé).

Cette anacoluthe perturbe le lecteur, or ce qui perturbe le lecteur nuit à la compréhension et à l’envie de poursuivre la lecture..

7. Ne pas confondre restriction et contrainte. Une restriction peut être une réserve ou une réticence exprimée (émettre une restriction) ou non (restriction mentale) ; elle peut également signifier « diminution ou limitation » (restriction du crédit). En l’occurrence, l’Ukraine est confrontée à des contraintes.

8. Ne confondons pas davantage « légal » et « juridique ». Une contrainte juridique est une contrainte « qui est relative ou conforme au droit (Ac.) ». Une contrainte légale est une obligation « instituée par la loi ». Notez la différence entre « le droit » et « la loi ». Tout ce qui est légal est nécessairement juridique, l’inverse n’est pas vrai. http://bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?id=2242.

9. Dans le contexte, ce complément est une redite dont on peut faire l’économie.

Voici deux propositions de reformulation. La première ne me satisfait qu'à moitié à cause des deux incises ; dans la deuxième, si vous trouvez « s'apprête à » trop fort, pensez à le remplacer par « n'exclut pas de ».

Selon le ministère ukrainien des Finances, évoquant des « contraintes de droit et de calendrier », l’Ukraine, à défaut d’accord cette semaine, devra trouver d’autres solutions si elle veut respecter les limites d’endettement imposées par son principal bailleur de fonds, le FMI.
(42 mots au lieu de 51).

Ou encore

Évoquant des « contraintes de droit et de calendrier », le ministère ukrainien des Finances s’apprête, à défaut d’accord cette semaine, à prendre d’autres mesures pour respecter les limites d’endettement imposées par son principal bailleur de fonds, le FMI.
(39 mots au lieu de 51 – Amis cantiliens, notez au passage l’épithète détachée :-)).



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