mercredi 12 mars 2014

Traduire Paul Krugman

Billet rédigé par Dominique Jonkers, traducteur financier, www.jonkersandpartners.com. D'autres billets disponibles ici.

Sur le site de la RTBF (chaîne belge francophone de service public):

« L’hypocrisie est ce que le vice doit à la vertu. Ainsi, lorsque l’on voit quelque chose comme le combat des républicains pour prétendre être concernés par les pauvres d’Amérique, c’est bon signe, cela indique un changement positif dans les normes sociales. Adieu moqueries envers les 47 pourcent; bonjour fausse compassion. »

Vous avez compris ? 

Moi non plus.

Le vice aurait-il une dette envers la vertu ?

Ce qui me chagrine, c’est que ce texte est censé reproduire le billet d'humeur quotidien qu’écrit pour le New York Times un des esprits les plus acérés de notre temps : l’américain Paul Krugman, économiste, professeur à la prestigieuse université de Princeton, démocrate et accessoirement lauréat du Prix Nobel d’économie.

Sa pensée est littéralement massacrée par le traducteur.

Reprenons l’original.

« Hypocrisy is the tribute vice pays to virtue. So when you see something like the current scramble by Republicans to declare their deep concern for America’s poor, it’s a good sign, indicating a positive change in social norms. Goodbye, sneering at the 47 percent; hello, fake compassion. »
En trois phrases, Krugman pourfend l’hypocrisie des républicains et leur manque de coeur. Mais la traduction n’en souffle mot.

1. « The tribute » 
L’hommage est devenu une dette. La Rochefoucauld lui-même n'y retrouverait pas sa propre maxime. Si, si, c'est de lui.

2. En anglais, on « paie » un hommage - d’où probablement, l’idée malvenue de dette. En français, on « rend » hommage.

3. « quelque chose comme » est évidemment un emprunt (« something like »)

4. « le combat des républicains pour prétendre » : de quel combat parle-t-on ? Je peux m’imaginer un « combat pour la liberté » ou « pour la justice sociale », mais « pour prétendre » ?

5. « scramble » ne signifie absolument pas combat. C’est un terme d’aviation qui, au départ, signifie « alerte pour un décollage d’urgence » c.-à-d. un remue-ménage, une agitation désordonnée.

6. « les 47 pour-cent » : les habitués des débats politiques américains sauront que Paul Krugman s’insurge contre les propos très controversés qu’a tenus l’ancien candidat à la présidence Mitt Romney. Selon lui, 47% de la population américaine, pauvres et dès lors exemptés d’impôt fédéral sur le revenu, mériteraient le qualificatif de parasite, de pique-assiette ou de profiteur. Ce contexte passe complètement à la trappe pour le lecteur francophone non averti.

7. Bien évidemment, le texte de Krugman dégouline d’ironie (« scramble », « deep concern ») - d’où la référence à l’hypocrisie.

8. Enfin, notons que « deep concern » indique une préoccupation profonde (ce terme fait partie du vocabulaire des diplomates et des hommes politiques en cas de tensions internationales) et n’a rien à voir avec le verbe « concerner ».

A la décharge du traducteur, traduire ce genre de texte n’est pas simple. 

Faut-il réexpliquer tout le non-dit ? Krugman s’adresse à un public qui le suit quotidiennement, qui dispose donc des informations de base nécessaires à la compréhension de ses billets.

Pour aider le lecteur francophone à comprendre ce texte avec autant d’aisance que le new-yorkais moyen, il faudrait donc l'étoffer.

Voyons donc le cahier des charges de cet exercice de reformulation: 

- éliminer les faux amis et les calques
- restituer l’ironie à l’égard du camp républicain
- étoffer le contexte

Autant dire qu'aujourd'hui, la traduction ne sera pas plus courte que l'original. Flûte !

Voici ma tentative de reformulation.

« L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. Ainsi, aux États-Unis, le camp républicain s’acharne depuis peu à manifester sa « profonde préoccupation » à l’égard de la population défavorisée. C’est un bon signe, preuve que les mentalités évoluent. Aux sarcasmes sur la population pauvre et donc exemptée d’impôt, présentée comme profiteuse, succède désormais la fausse compassion. »

Notez les guillemets sarcastiques à « profonde préoccupation ».

1 commentaire:

  1. Jean-Paul Deshayes me demande de publier le commentaire suivant :

    Voilà un exemple qui illustre très bien ce qu’est une traduction lamentable dans laquelle le « traducteur » cumule anglicismes, faux sens et contresens, pour aboutir à un non-sens. Cette traduction littérale montre que son auteur ne maîtrise du tout pas l’anglais, très mal le français, et ne comprend pas grand-chose aux propos de Krugman.

    Ces erreurs ont bien été repérées et rectifiées. La traduction proposée en fin de billet est très bonne et les remarques d’ordre linguistique tout à fait justes et pertinentes.

    TRIBUTE : compris comme « tribut » c’est-à-dire « prix, rançon, etc ». : contresens
    CONCERN : concerné !! faux sens,
    SCRAMBLE : combat !! contresens. Le traducteur ne dispose-t-il pas au moins d’un dictionnaire ???
    Changement DANS ??? : changement DE / évolution DE On se demande si le traducteur aurait traduit « the key TO the front door » par « la clé À la porte d’entrée »
    Fake compassion : suggestion : « compassion de façade »

    Connaissant la rémunération généreuse des traducteurs qui “œuvrent” pour les médias, on est effaré par la nullité du résultat !

    Même GOOGLE TRANSLATE donne, au moins une traduction correcte de « tribute » et de « concern ».
    GOOGLE TRANSLATE : L'hypocrisie est l'hommage de vice rend à la vertu. Alors, quand vous voyez quelque chose comme la ruée actuelle par les républicains à déclarer leur profonde préoccupation pour l'Amérique du pauvre, c'est un bon signe, indiquant un changement positif dans les normes sociales. Au revoir, ricanant à la 47 pour cent; bonjour, faux compassion

    RépondreSupprimer